Jésus, un Juif

Point de vue œcuménique
 par Marie-Christine Michau
, diffusé sur RCF Besançon le 15 mars 2026.

L’association belfortaine Racines et chemins-Bibliothèque des religions dont je vous ai parlé à plusieurs reprises, a choisi comme thème de ses conférences de cette année : « Différents regards sur Jésus de Nazareth », souhaitant présenter des visions chrétiennes, juives et musulmanes de Jésus. Un thème qui semble soulever beaucoup d’intérêt parmi nos concitoyens. Je souhaite vous parler aujourd’hui de la conférence de Dan Jaffé en février à Belfort. Dan Jaffé est un spécialiste franco-israélien de l’histoire des religions qui enseigne à l’université de Tel-Aviv, venu nous parler de « Jésus sous la plume des historiens juifs du XX° siècle ». Il a commencé par nous présenter brièvement les évolutions de la pensée juive au sujet de Jésus dans les siècles précédents, un contentieux de 2000 ans. La vision de Jésus a évolué au fil des siècles, selon les contextes historiques et politiques et les sensibilités religieuses. On peut affirmer que les relations dramatiques entre juifs et chrétiens durant deux mille ans ont influencé l’écriture de l’histoire. 

Les naissances du christianisme primitif et du judaïsme rabbinique sont simultanées. Si le judaïsme était pluriel à l’époque de Jésus, il s’est unifié à partir du Ier siècle de notre ère pour donner naissance au judaïsme rabbinique tel que nous le connaissons aujourd’hui, basé sur le Talmud mis par écrit entre le Ier et le VIII° siècle de notre ère. Les découvertes du XX° siècle à Nag Hammadi puis à Qumran permettent de mieux connaitre les mouvements religieux de l’époque de Jésus de Nazareth.

Jésus est présenté dans les textes les plus anciens du Talmud comme un maître spirituel juif et il est considéré par Maïmonide au XII° siècle comme un prophète qui prépare la voie au Messie. Mais son image est beaucoup plus négative dans les périodes de persécutions contre les Juifs.

Depuis le XIX° siècle, l’étude du Jésus historique apparaît comme une discipline qui mobilise des historiens chrétiens et juifs. A la fin du XIX° siècle, les premiers chercheurs juifs (H. Graetz) commencent à étudier Jésus avec les outils de l’histoire moderne. Ils essaient de le replacer dans le judaïsme du Ier siècle, de le distinguer du christianisme développé plus tard et de montrer qu’il était un Juif intégré dans la société juive de son époque et ses débats. Il a permis une universalisation du message du judaïsme.

De 1920 à 1930, plusieurs historiens (H.J Schoeps, J. Klausner) approfondissent l’étude historique de Jésus. Ils rappellent son appartenance à la Galilée, plus attachée aux prophètes qu’aux rabbis de Jérusalem et qui insiste sur les obligations morales. Ils le replacent dans les débats de son temps entre rabbins, les discussions sur l’importance de la tradition orale qui donnera naissance au Talmud. Ils insistent sur le contexte politique de la Palestine romaine, l’enracinement de Jésus dans les traditions juives et le distinguent des premières communautés chrétiennes.

Après la Seconde Guerre mondiale, le regard change. La Shoah bouleverse profondément les relations entre judaïsme et christianisme. Certains historiens cherchent à apaiser les tensions historiques, à mieux comprendre les racines juives du christianisme et à corriger des lectures antijuives du Nouveau Testament. De son nom de plume Schalom Ben Chorin, Paix fils de la liberté, travaille au dialogue judéo-chrétien et présente Jésus comme le fondateur d’une école de pensée juive à côté de Hillel et Shammaï. Il défend une intériorisation de la Loi et présente l’amour comme un élément décisif.

Après 1960, les recherches deviennent plus précises et plus historiques.
Des chercheurs comme David Flusser ou Geza Vermes présentent Jésus comme un prédicateur juif charismatique, proche du mouvement pharisien, un maître spirituel juif, et non le fondateur d’une nouvelle religion. Jésus est rapproché par Shmuel Safrai de pieux rabbins charismatiques de Galilée qui pratiquent la pauvreté, des guérisons miraculeuses, donnent une place importante aux femmes et évoquent un rapport filial avec le Divin basé sur la prière.

Retenons qu’aucune tradition religieuse n’est étanche et que les événements historiques influencent les recherches : essentiellement pour le XX° siècle, le sionisme, la shoah et le dialogue judéo-chrétien. Aucun historien n’est totalement neutre. Étudier Jésus est aussi une manière pour les historiens juifs de réfléchir à l’identité juive moderne.

Marie-Christine Michau

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